Powered by TypePad

« avril 2008 | Accueil | juin 2008 »

mai 2008

Marché du travail

(A) Terme d'Economie Politique.

(a) Fiction théorique prétendant expliquer le niveau des salaires par le sacro-saint modèle de l'équilibre.

(b) La fiction du marché du travail suppose une loi de reproduction automatique de la société. L'existence du chômage la réfute, à moins de supposer que le chômage soit un chômage volontaire. Ce qui contredit, de toutes façons, la loi de reproduction.

(c) Pour les Classiques, il en est du marché du travail comme de tous les autres marchés (biens, services, facteurs de production ou monnaie). L'offre d'emploi des entreprises fait face à la demande d'emploi des candidats à l'embauche. Le "prix du travail" en résulte. Il s'agit du taux de salaire. Il détermine la quantité de monnaie qui sera échangée contre une quantité unitaire de travail. C'est ce que l'on appelle le salaire nominal. Il correspond à la somme imprimée sur la fiche de paye. Il ne se confond pas avec le salaire réel. Entre les deux se trouve le marché de la monnaie.

(d) Le salaire réel correspond à la quantité de biens et services que l'on peut acheter avec le salaire nominal. En cas de hausse des prix (inflation) il arrive que les salariés perdent d'un coté (baisse du salaire réel) ce qu'ils ont gagné de l'autre (hausse du salaire nominal).

(e) Pour Keynes, il n'existe pas de marché du travail. L'emploi est déterminé par les anticipations des entrepreneurs. Mais les entrepreneurs ne peuvent définir ni le salaire nominal, ni a fortiori le salaire réel.

(f) Les salaires sont beaucoup plus déterminés par la hiérarchie des salaires que par les employeurs.

(g) Voir Domination comme principe. Exclusion. Hiérarchie auto-reproductible. Inclusion. Relation hiérarchique. Relation de domination. Principe d'organisation.

(h) Lire "Equilibre Classique". "Chômage Classique". "Chômage Keynes". "Critiques à Keynes". "Inclusion Exclusion". "Causes Chômage". "Keynes08 ou Principe de la demande effective". "Syndicats Chômage".

(B) Terme de Sociologie.

(a) Pierre Bourdieu reprend nombre de termes économiques, dans un sens métaphorique, en leur accolant l'adjectif <symbolique>.

(b) Il est alors possible de parler du marché du travail, incluant le travail sexuel et le travail de déshistoricisation de la domination masculine, grâce à l'économie des biens symboliques qui met en oeuvre une violence symbolique dont l'enjeu est l'augmentation du capital symbolique.

(c) Voir Construction symbolique. Echange de femmes entre hommes. Femme marchandise. Honneur. La Domination masculine. Lignée. Maison. Marché des biens symboliques. Pouvoir symbolique. Structure de la domination masculine.

(d) Lire "Domination Masculine".

* * *

Auteur.

Hubert Houdoy

Mis en ligne le Mercredi 27 Mai 2008

Explorer les sites.

Réseau d'Activités à Distance

A partir d'un mot

Le Forez

Roche-en-Forez

Consulter les blogs.

Connaître le monde

Géologie politique

Nota Bene.

Les mots en gras sont tous définis dans le cédérom encyclopédique.

Refus du réel

 

(a) Le refus du réel est une caractéristique assez fondamentale et permanente du cerveau trompeur de l'espèce Homo sapiens demens à laquelle nous appartenons.

- <<Le refus du réel est le dogme numéro un de notre temps. C'est le prolongement et la perpétuation de l'illusion mythique originelle. (René Girard, "Je vois Satan tomber comme l'éclair", Éditions Grasset & Fasquelle, 1999, page 113)>>.

(b) Religion, idéologie, art et romantisme, sans parler du délire, sont les formes les plus stables de ce refus. Seule, une partie de l'activité scientifique lutte contre cette tendance profonde.

- <<Au cours de ces journées, au fil de ces heures, nous ne parlions de rien d'ordinaire, ni de mes ennuis à la ferme, ni de mes factures à payer, ni de ma maigre récolte, ni des problèmes qu'il avait

lui dans son travail, ni de ce qu'il sentait arriver en Afrique, ni de quoi que ce soit qui fut étriqué, concret. Nous vivions comme détachés et au large du réel. (Karen Blixen ou Isak Denisen évoquant Denys Finch Hatton, comme narratrice du film "Out of Africa")>>.

(c) Ce refus atteint l'un de ses sommets avec le romantisme allemand (musique de Wagner), l'idéalisme allemand en philosophie (de Hegel à Martin Heidegger) et le national-socialisme d'Adolf Hitler.

- <<Ce qu'il y avait de typiquement allemand dans le national-socialisme ressort de façon évidente, quand on jette un regard sur les systèmes comparables dans ces pays et dans d'autres : c'était la forme la plus radicale et la plus absolue de fascisme. Cette rigueur de principe qui s'exprimait sur le plan intellectuel comme sur le plan exécutif fut la contribution la plus personnelle d'Hitler à l'essence du national-socialisme. Dans sa façon d'opposer brutalement une idée à la vérité, de l'investir d'une autorité, par rapport à la réalité, Hitler fut typiquement allemand. C'était le politicien local raté qui, dans son garni de la Thierschstrasse, se représentait les arcs de triomphe et les coupoles de sa future gloire, le chancelier qui ne comptait pas par générations, mais, en dépit de tous les sarcasmes, par millénaires, l'homme qui ne voulait pas annuler Versailles et l'impuissance de l'Allemagne, mais souhaitait, au fond, abolir les résultats de la migration des peuples. Tandis que l'ambition de Mussolini le poussait à rétablir une grandeur historique, que Maurras invoquait l'Ancien Régime, la «gloire de la déesse France», et que les autres fascismes succombaient à la séduction d'un état du passé qu'ils transfiguraient dans leur souvenir, Hitler pensait à réaliser un objectif fabriqué, sorti de l'imagination, sans support réel : un territoire mondial conquis par une volonté d'affirmation raciale, qui irait de l'Atlantique à l'Oural et de Narvik à Suez. Les États s'y opposent ? - il les réprimera ; les États s'organisent contrairement à ses plans ? - il les répartira autrement ; les races ne correspondent pas à son image? - il les sélectionnera, les cultivera, les anéantira, jusqu'à ce que la réalité corresponde à son imagination. Il a réellement pensé l'impensable. Dans ses déclarations, perçait toujours un mouvement d'effroi extrême devant la réalité, qui n'était pas exempt de traits de folie : «J'affronte tout avec un manque de préjugés, immense et glacé», a-t-il déclaré. Ce n'est que dans les situations les plus extrêmes qu'il paraissait être celui qu'il était vraiment. A cet égard, le national-socialisme ne peut s'imaginer sans lui. (Joachim Fest, "Hitler. Jeunesse et conquête du pouvoir, 1889-1933", 1973, traduit de l'allemand par Guy Fritsch-Estrangin, Gallimard, Paris, 1973, pages 445-446)>>.

- <<L'exigence morale était complétée et coiffée par l'idée d'une mission spéciale ; le sentiment d'être au sein d'un conflit apocalyptique, d'obéir a une «loi supérieure», d'être l'agent d'une idée, ou de tout ce que pouvaient représenter les images et mots d'ordre d'une certitude métaphysique. C'est cette idée qui donnait une consécration particulière à leur dureté et c'est tout à fait dans ce sens qu'Hitler qualifia d' «ennemis du peuple» ceux qui troublaient sa mission. Ce rigorisme qui fixait avec obstination sa vision profonde et sa mission supérieure reflétait non seulement la traditionnelle démesure de l'Allemagne sur le plan politique, mais bien plus encore le rapport curieusement trouble de la nation à la réalité. La vérité dans laquelle les idées prennent corps et sont vécues par les hommes, dans laquelle les pensées se transforment en désespoir, angoisse, haine, frayeur, cette vérité n'existait pour ainsi dire pas ; il y avait le programme et dans sa réalisation, comme l'a parfois fait remarquer Hitler, il n'existait plus qu'activité positive ou négative. Le manque d'imagination humaine, qui s'est manifesté nettement, depuis le procès de Nuremberg, dans tous les procès contre les acteurs de ces années-là, n'était autre chose que l'expression de cette perte du sens des réalités. C'était l'élément allemand du national-socialisme, élément unique et caractéristique, et il semble bien qu'à partir de lui maintes voies plongent rétrospectivement dans l'histoire allemande. (Joachim Fest, "Hitler. Jeunesse et conquête du pouvoir, 1889-1933", 1973, traduit de l'allemand par Guy Fritsch-Estrangin, Gallimard, Paris, 1973, page 447)>>.

(d) Depuis la linguistique structurale, une partie des linguistes prétend se passer de la notion de référent. C'est retrouver la vieille notion de Verbe :

- <<In principio erat verbum et Verbum erat apud Deum, et Deus erat Verbum. (Evangile selon saint Jean, incipit)>>.

(e) Une partie de la philosophie du langage et certains tenants de la déconstruction, qui donnent l'impression de refuser le réel en critiquant la notion de référent, sont les formes contemporaines de ce refus.

(e) Une partie, minoritaire mais radicale, de l'Islam connaît un mouvement identique, avec le terrorisme islamiste.

- <<M. S. B.- Et le christianisme ?

R. G. - Même chose. Le christianisme fait le contraire de Platon. Je me dis souvent que le refus du réel en philosophie, aujourd'hui, est la chose la plus étonnante qu'on puisse imaginer. C'est peut-être la proximité de la révélation, la pression toujours plus grande qu'elle exerce, qui alimentent ce refus du réel. Mais je pense que la révélation va devenir évidente «dans les derniers jours», précisément parce que l'Apocalypse c'est la fin de l'écran mythologique et philosophique posé devant la vérité. Et comme les hommes ne veulent pas la vérité, cette fin ne peut arriver que d'une façon violente. La vérité mimétique reste inacceptable pour la plupart des hommes, parce qu'elle implique le Christ. (René Girard, "Celui par qui le scandale arrive", Desclée de Brouwer, Paris, 2001, page 180)>>

(f) L'Economie Politique ignore la Physique, la Biologie et la Géologie. Elle ne deviendra scientifique qu'en devenant une Géologie Politique.

(g) Est-ce parce qu'Homo Sapiens Demens consacre beaucoup de son énergie psychique au mimétisme qu'il n'a pas le temps ni le souci de voir le réel. Ou est-ce parce que l'homme refuse le réel et se rassure en groupe, en le niant collectivement, qu'il enclenche le mécanisme mimétique ?

- <<Il visait à éclairer ce qu'on appelle le processus de l'hominisation, ce passage fascinant de l'animalité à l'humanité, il y a de cela des milliers d'années. Mon hypothèse est mimétique. C'est parce que les hommes s'imitent plus que les animaux qu'ils ont dû trouver le moyen de pallier une similitude contagieuse, susceptible d'entraîner la disparition pure et simple de leur société. Ce mécanisme, qui vient réintroduire de la différence là où chacin devenait semblable à l'autre, c'est le sacrifice. (René Girard, "Achever Clausewitz")>>.

(h) Chez l'intellectuel, le refus du réel se double par un refus de voir les catastrophes auxquelles ce refus du réel a déjà conduit les sociétés (la rivalité mimétique) et le vague souvenir mystifié qu'elles en ont gardé, dans leurs mythes et dans les rites (sacrifice) de leurs religions.

- <<Le réel, c'est la vérité du meurtre. Le mythe du meurtre d'Abel, ce n'est pas une construction, une «façon de parler», c'est une réalité, le meurtre a bien eu lieu, il y a une vraie victime et un vrai assassin. Claude Lévi-Strauss, par exemple, décrit avec précision les mythes des sociétés humaines, mais il croit que ce ne sont «que» des mythes, des jeux de l'esprit. Il décrit parfaitement ce qui se passe à chaque fois dans les mythes : le groupe a besoin d'éliminer quelqu'un qui est vu comme un coupable, un empêcheur de vivre ; il va supprimer ce personnage central, le «sacrifier», moyennant toutes sortes de stratagèmes, après quoi il sera apaisé et pourra recommencer à vivre. Grâce à ce meurtre, le problème du groupe est résolu. La seule chose que Lévi-Strauss ne comprend pas, c'est que ce meurtre a bien lieu. Il n'y croit pas. Lévi-Strauss a quantité de successeurs qui vont «déconstruire» les mythes, essayer de sauver le monde en «démythifiant», c'est-à-dire en détruisant les règles du mythe. Il s'agit surtout d'en finir avec les interdits, qui paraissent de plus en plus insupportables. Freud lui-même disait que les interdits primitifs avaient été institués pour empêcher les gens de s'amuser. Or ce n'était pas des interdits contre le désir mais pour la répartition des biens, afin d'empêcher que tous se battent pour avoir le même. J'ai souvent dénoncé l'irréalisme des déconstructeurs, dont le sommet est atteint par Derrida. Tandis qu'il faut revenir à Aristote et à sa «catharsis» : l'apaisement du groupe après le meurtre. C'est bien cela qui se passe. Mais l'avant-gardisme est en train de terminer sa carrière, il y a probablement chez les jeunes une tendance à se rapprocher du réel. Bien que l'envie d'évasion soit encore très vivante : on entend tous les jours les menaces qui pèsent sur l'existence elle-même, le terrorisme, l'hyper-technologie aux conséquences inconnues, les armes de destruction massive, la pollution et le réchauffement climatique. Nous sommes la première société qui sache qu'elle peut se détruire de façon absolue. Mais tout se passe comme si nous ne voulions pas, ou ne pouvions pas le savoir vraiment. Or accepter le réel, c'est accepter la vérité de ce drame, de ce tragique, y croire. (René Girard, interrogé par Joëlle Kuntz, in Le Temps.ch, Samedi 1 décembre 2007)>>.

(i) Voir Foule violente. Ici et maintenant. Nihilisme. Nihilistes russes.

(j) Lire "Propriété Possession". "Réalité Représentations". "Trois Niveaux

Auteur. Hubert Houdoy. Mis en ligne le 17 Mai 2008.

Explorer les sites. Réseau d'Activités à Distance. A partir d'un mot. Le Forez. Roche-en-Forez.

Consulter le blog. Géologie politique.

Nota Bene. Les mots en gras sont tous définis sur le cédérom encyclopédique.

Mise à jour : Samedi 24 Mai 2008

Refus de voir

(a) Le refus de voir est la forme la plus grave de la cécité ou de l'aveuglement.

(b) Le refus de voir dont il s'agit ici n'est pas toujours conscient. Mais il serait exagéré de dire qu'il soit totalement inconscient. En termes freudiens, on pourrait dire qu'il est préconscient.

(c) Il est rare que l'on dise délibérément <Je refuse de voir>.

- << La colère que le Parlement eut de cette prévarication de M. d'Hocquincourt, et contre laquelle il décrêta en forme, fut cause, à mon opinion, que l'on ne refusa pas l'audience à un gentilhomme de Monsieur le Prince, qui apportait une lettre et une requête de sa part ; car je ne vois pas par quelle autre raison l'on eût pu recevoir ce paquet envoyé au Parlement après l'enregistrement de la déclaration, puisque ce même Parlement avait refusé de voir une lettre et une remontrance de Monsieur le Prince, de cette même nature, le 2 de décembre, qui était un temps dans lequel il n'y avait encore aucune procédure en forme qui eût été faite contre lui dans la Compagnie. (Cardinal de Retz, "La Vie du cardinal de Rais")>>.

(d) D'ailleurs, quand c'est le cas, on est en droit de suspecter une certaine dose d'hypocrisie ou de Tartufferie.

- <<Tartuffe. Il tire un mouchoir de sa poche.

Ah ! mon Dieu, je vous prie,

Avant que de parler prenez-moi ce mouchoir.

Dorine

Comment ?

Tartuffe

Couvrez ce sein que je ne saurois voir :

Par de pareils objets les âmes sont blessées,

Et cela fait venir de coupables pensées.

(Molière, "Le Tartuffe", 1664, Acte II, Scène II)>>.

(e) Le refus de voir est plutôt celui qui est visé par cette parole d'un rabbi juif nommé Jésus. On notera d'ailleurs qu'il ne parle pas d'un refus conscient, mais d'une forme de cécité.

- <<Ils ont des yeux et ne voient pas ! (Parole attribuée à Jésus de Nazareth par les Evangiles)>>.

(f) Le même homme aurait dit, avant de mourir :

- <<Père, pardonne-leur, car ils ne savent pas ce qu'ils font (Evangile selon Luc, chapitre XXIII, verset 34)>>.

(g) Mais Jésus n'est pas le seul à affirmer l'existence de cette forme d'aveuglement.

- <<Il n'est de pire aveugle que celui qui ne veut pas voir (Proverbe français)>>.

- <<L'ego est le voleur de la vision du soi>>.

- <<La politique de l'autruche est le refus de voir la réalité en face>>.

(h) Historiquement, des hommes se sont demandé, rétrospectivement, comment ils avaient pu ne pas voir ce qu'ils avaient sous les yeux, ou ne pas savoir ce qu'ils voyaient, ou ne pas croire ce qu'ils savaient. Car la vision n'est probablement pas centrale dans ce processus.

- <<Lorsque je pense au sort des Juifs de Berlin, je suis submergé par un sentiment d'échec et d'insuffisance. Souvent, en me rendant quotidiennement à mon bureau d'architecte... je voyais depuis l'Avus des masses humaines sur les quais de la gare de Nikolassee. Je savais qu'il ne pouvait s'agir que de l'évacuation des Juifs de Berlin. Il est certain que, pendant un instant, ce spectacle aperçu en passant m'angoissait, peut-être aussi avais-je le pressentiment d'événements plus sinistres encore. Mais je restais attaché aux principes du régime à un point qui m'est aujourd'hui difficilement compréhensible. (Albert Speer, après sa condamnation, au procès de Nuremberg)>>.

- <<Le mal, c'est toi ; le plus grand de tous les maux, c'est toi, si tu ne le sais pas. (Cheikh Sa'id, maître soufi)>>.

(i) Le refus de voir peut conduire à une incapacité physique de voir, par un processus que les psychanalystes nomment conversion somatique ou somatisation. En novembre 1918, alors qu'il était hospitalisé, à Pasewalk, le caporal Adolf Hitler a été informé de la capitulation allemande. Un refus de voir la défaite s'est d'abord traduit par une cécité hystérique provisoire, notée par son psychiatre, Edmund Forster (mort assassiné). La Gestapo a été chargée de faire disparaître les documents et les témoins. Par la suite, le refus s'est manifesté par une haine contre les traitres de Novembre.

(j) Au sein de la société, on peut considérer un certain refus de voir comme une forme de lien social. La réception du Rapport Meadows, commandé par le Club de Rome, est une illustration d'un refus collectif de voir "les limites de la croissance".

(k) Dans "Pour un catastrophisme éclairé. Quand l'impossible est certain" (éditions Seuil, Points, Paris, 2004), ingénieur économiste et philosophe, Jean-Pierre Dupuy constate que <nous ne croyons pas ce que nous savons>.

- <<Sous le nom de catastrophisme éclairé, j'ai cherché le type de point fixe qui permettrait d'échapper au paradoxe souligné par Jonas. L'obstacle à vaincre est celui de la non-crédibilité de la catastrophe : même lorsque nous savons qu'elle va se produire, nous ne croyons pas ce que nous savons. Rendre crédible la perspective de la catastrophe nécessite que l'on accroisse la force ontologique de son inscription dans l'avenir. Mais si l'on réussit trop bien dans cette tâche, on aura perdu de vue sa finalité, qui est précisément de motiver la prise de conscience et l'action afin que la catastrophe ne se produise pas. (Jean-Pierre Dupuy, "Paradoxes du catastrophisme éclaire", in "Défense", Mars-Avril 2007)>>.

(l) Chez les scientifiques, le refus de voir les détails concrets, susceptibles d'alerter l'esprit critique et de remettre en cause les hypothèses courantes, résulte d'un mécanisme particulier, la prégance d'un modèle d'intelligibilité. Un modèle d'intelligibilité fonctionne comme un réverbère qui n'éclaire qu'une faible partie du paysage nocturne. Le mécanisme est le même chez l'homme de la rue. Mais chaque monde a ses modèles.

(m) Références d'usage du terme :

- <<C'est un sujet très délicat que d'aborder le refus de voir parce qu'aucun de nous n'est parfait sur ce point. Nous sommes tous plus ou moins enclins à ne pas voir ce qui nous déplaît. Il est néanmoins permis de dire que le refus de voir est un sentiment relativement nouveau ou, en tout cas, qui a été très renouvelé. Jadis, il s'agissait de superstitions : la pensée était tellement orientée qu'il n'y avait pas de véritable refus de voir. Il n'y avait rien à examiner, pas plus que l'Ayatollah Khomeiny aujourd'hui ne craint de voir, puisqu'il est certain de voir clair. Une vérité qui échappe à toute critique, à toute nuance même, est une révélation, et ce n'est pas dans ce domaine que je m'engage. (Alfred Sauvy, "Démographie et refus de voir")>>.

- <<«L'oubli» volontaire de la violence de combat par la plupart des spécialistes de la guerre appartenant au champ des sciences sociales, historiens en particulier, n'est que rarement un choix conscient. Cet article cherche à défendre un projet de dévoilement et d'analyse de la violence extrême des combats et des combattants, à la fois victimes et acteurs de cette violence. Il ne s'agit nullement de contester le bien-fondé de l'étude de la violence extrême infligée aux populations désarmées par les populations en armes, mais de s'interroger sur l'aspect tronqué de toute démarche qui exclurait la violence des hommes armés entre eux. La violence de combat ne constitue pas une sorte d'invariant de l'activité guerrière que l'on pourrait se dispenser de décrire et d'analyser. Ce refus de voir conduit à empêcher toute phénoménologie des pratiques mises en œuvre dans la violence guerrière, ce «langage» susceptible de mettre à nu les systèmes de représentations des acteurs. Elle conduit aussi à négliger la porosité entre violences de champ de bataille et violences contre des populations désarmées. Cette circulation entre les unes et les autres mérite d'être questionnée si l'on souhaite comprendre non pas tel ou tel aspect des violences extrêmes en temps de guerre, mais celles-ci dans leur totalité. (Stéphane Audouin-Rouzeau, "Violences extrêmes de combat et refus de voir", résumé de l'article)>>.

- <<Le refus de ce qu'on ne peut changer, le "ressassage" : tant que vous refuserez de voir l'évidence, que ce soit la perte de quelque chose ou quelqu'un, vous déprimerez, car rien ne peut changer l'histoire ni les évenements. Se buter là-dessus est un refus de voir la réalité en face. Il vous faut apprendre à faire des deuils. De même, vous pouvez vous sentir traités injustement, mal aimés : ressasser cela ne sert qu' à vous enfoncer toujours plus profondément. (Joelle Barn, "La Déprime", document du web)>>.

- <<Une autre tendance actuelle est celle de la négation de la maladie et de la mort. Il suffit de manger naturel et bio, pour être en bonne santé et garder son équilibre physique. Le refus de voir la mort en face se caractérise par le "dépôt" à l'hopital des personnes très agées en espérant que celui-ci pourra les remettre sur pieds, alors qu'elles pourraient mourir tanquillement dans leur lit. La moitié des dépenses hospitalières sont engagées pour des personnes dans les six derniers mois de leur vie. Transposont cette croyance dans le domaine de la "santé mentale". Il suffit de fumer de la bonne herbe "naturelle" pour n'avoir pas d'effets secondaires. Quand à nier les "maladies mentales" très nombreux sont ceux qui le font, soit par ignorance, soit par refus de la stigmatisation ("des fous dans ma famille, jamais !"), soit pour camoufler un refus de traitement au long cours. ("La santé mentale : entre Knock et Diafoirus", document du web)>>.

(n) Une lecture courante d'un ouvrage peut correspondre à un refus de voir ce qu'il apporte de nouveau.

- <<Tout se passe comme si on n'avait pas encore voulu comprendre l'intuition centrale que ce texte cherche à cacher. Ce déni constant nous a intéressés. Clausewitz est possédé, comme tous les grands écrivains du ressentiment. C'est parce qu'il veut être plus rationnel que les stratèges qui l'ont précédé, qu'il touche soudain du doigt un réel absolument irrationnel. Alors il recule, et commence à ne pas vouloir voir. (René Girard, "Achever Clausewitz")>>.

(o) Selon René Girard, la thèse centrale de Carl von Clausewitz, dans "De la guerre", n'est pas de consacrer le succès de la formule <Cedant arma togae> de Cicéron.

- <<René Girard aborde ici l'oeuvre de Carl von Clausewitz (1780-1831), stratège prussien auteur du De la guerre. Ce traité inachevé a été étudié par de nombreux militaires, hommes politiques ou philosophes. On en a retenu un axiome essentiel : «La guerre est la continuation de la politique par d'autres moyens». Clausewitz aurait pensé que les gouvernements pouvaient faire taire les armes. Mais le succès de cette formule témoigne d'un refus de voir la nouveauté du traité. Observateur des campagnes napoléoniennes, Clausewitz a compris la nature de la guerre moderne : les termes de «duel», d'«action réciproque» ou de «montée aux extrêmes» désignent un mécanisme implacable, qui s'est depuis imposé comme l'unique loi de l'histoire. Loin de contenir la violence, la politique court derrière la guerre : les moyens guerriers sont devenus des fins. René Girard fait de Clausewitz le témoin fasciné d'une accélération de l'histoire. Hanté par le conflit franco-allemand, ce stratège éclaire, mieux qu'aucun autre, le mouvement qui va détruire l'Europe. «Achever Clausewitz», c'est lever un tabou : celui qui nous empêchait de voir que l'apocalypse a commencé. Car la violence des hommes, échappant à tout contrôle, menace aujourd'hui la planète entière. (Editions Carnets Nord, présentation de l'ouvrage "Achever Clausewitz" de René Girard, Entretiens avec Benoît Chantre, octobre 2007)>>.

(p) Le refus de voir la réalité, caractéristique centrale chez Homo Sapiens Demens, a pour conséquence que la réalité longtemps ignorée (habitat dans des zones inondables, dans des couloirs d'avalanches) ne se découvre que par des catastrophes. De même pour les conséquences de notre énergivoracité ou de notre violence collective.

- <<La montée aux extrêmes est le visage que prend maintenant la vérité pour se montrer aux hommes (René Girard, "Achever Clausewitz")>>.

(q) Par sa formulation du refus de voir, René Girard perpétue une de ses composantes :

- <<C'est le christianisme qui démystifie le religieux et cette démystification, bonne dans l'absolu, s'est avérée mauvaise dans le relatif, car nous n'étions pas préparés à l'assumer. (René Girard, "Achever Clausewitz")>>.

(r) Une formulation plus généralisable serait :

- <<C'est Jésus de Nazareth qui démystifie le mieux le religieux et cette démystification, bonne dans l'absolu, s'est avérée mauvaise dans le relatif, car nous n'étions pas préparés à l'assumer. Et, en faisant de Jésus le Christ, à la fois Fils de Dieu et Dieu, la religion chrétienne a complètement perdu son message (Hubert Houdoy, paraphrasant René Girard)>>.

(s) Alors, ce qui suit devient totalement satisfaisant :

- <<Nous ne pouvons échapper au mimétisme qu'en en comprenant les lois : seule la compréhension des dangers de l'imitation nous permet de penser une authentique identification à l'autre. Mais nous prenons conscience de ce primat de la relation morale au moment même où l'atomisation des individus s'achève, où la violence a encore grandi en intensité et en imprévisibilité (René Girard, "Achever Clausewitz")>>.

(t) Voir Dennis Meadows. Fait. Guerre de tous contre tous. Inertie. Pasewalk. Peur. Refus du réel. Tout ou rien. Vérité officielle.

* * *

Auteur. Hubert Houdoy le Vendredi 23 Mai 2008

Explorer les sites. Réseau d'Activités à Distance. A partir d'un mot. Le Forez. Roche-en-Forez.

Consulter les blogs. Connaître le monde. Géologie politique.

Nota Bene. Les mots en gras sont tous définis sur le cédérom encyclopédique.

Connaître le monde

(a) Connaître le monde n'est pas donné à l'homme d'emblée, malgré la figure de rhétorique, popularisée par Camille Flammarion, qui évoque le livre de la nature. Il faut vouloir connaître le monde. Et chercher à connaître le monde, c'est d'abord avoir conscience de son ignorance.

- <<Afrik : Comment avez-vous plongé dans la musique ?

Ameth Male : J'ai grandi dans une atmosphère musicale puisque je fais partie d'une famille où mon père était musicien et ma mère chantait et composait. J'ai aussi un grand frère qui chante. Donc je suis dedans depuis ma naissance. Plus tard, j'ai créé le groupe Dental, qui signifie «le rassemblement». Il m'a permis d'aller dans toute l'Afrique de l'Ouest profonde, de causer avec les sages et les historiens, et de connaître, grâce aux contes et aux chansons traditionnelles, l'histoire de tous les villages. J'ai fait trois ans de recherches dans ce domaine. Ce n'est qu'après que j'ai commencé la musique. J'entendais tout le temps mon frère dire : «Si tu veux chanter le monde, il faut connaître le monde». Donc j'ai préféré voyager avant de présenter quelque chose aux gens. (Site Afrik.com)>>.

(b) Au contraire, savant (Jules César, Caton d'Utique) ou pas (Marc Antoine, Auguste), le conquérant romain est certain de représenter une valeur absolue, qui n'est pas la connaissance.

- <<Veni, vidi, vici (Jules César, rapport au Sénat sur les affaires d'Orient)>>.

(c) La conscience a besoin de se distinguer du monde qui l'entoure, pour se poser et pour exister face à lui.

- <<Toute conscience est conscience de quelque chose. (Edmond Husserl)>>.

(d) Mais cette conscience n'est pas forcément en quête de la connaissance. Elle peut s'affirmer par le luxe (le spectacle social du seigneur féodal qui donne au bourgeois médiéval l'occasion d'une séduction marchande), par la provocation (Alcibiade), par le raffinement (Brummell et le mouvement dandy), par la violence (houligan), par la profanation (skinheads, en mai 1990 au cimetière juif de Carpentras).

(e) Le missionnaire ou l'évangélisateur pensent, le plus souvent, déjà détenir la Vérité.

- <<J'étais ici pour connaître le monde et ce faisant me connaître moi-même. Je ne suis pas venu pour convertir. S'il y eut jamais une conversion, ce fut la mienne. (Gaston Roberge, Jésuite, enseignant à Kolkata, ancienne Calcutta)>>.

(f) Connaître le monde n'est peut être pas un désir aussi universel que le supposait le Stagyrite.

- <<Tout homme désire naturellement savoir (Aristote)>>.

(g) Il existe aussi un refus de voir, une stratégie d'ignorance et de nombreuses formes d'aveuglement. Car connaître le monde exige beaucoup d'efforts. Certains refus de voir peuvent prendre des formes très élaborées, parfois honorées du qualificatif de <science>.

- <<Nier la réalité au profit d'une construction intellectuelle est le propre d'une idéologie. Nous pouvons donc considérer que l'économie actuelle est avant tout de nature idéologique, fusse par défaut. La réalité est plus complexe, car le système économique est en fait largement livré à lui-même, sans contrôle politique. (Jacques Grinevald, "Le sens bioéconomique du développement humain : l'affaire Georgescu-Roegen", revue européenne des sciences sociales, 1980, N°51)>>.

(h) Faust voulait connaître le monde. Mais, à la fin de sa première vie, il est désespéré par la somme de ses investigations disciplinaires qui ne conduit à aucune synthèse.

- <<Philosophie, droit, médecine, théologie aussi, hélas !

J'ai tout étudié avec un ardent effort,

Et me voici, pauvre fou, aussi avancé que naguère.

(Goethe, "Faust")>>.

(i) Cette synthèse, Faust la voulait sous la forme imaginaire d'une totalité. C'est pourquoi il fait appel à Méphistophélès. En effet, <je peux tout> est l'argument du Diable. Et cette totalité, le savant déçu va la chercher dans une illusion de puissance, dans un déchaînement des passions, tout comme le nazisme cherchera une vaine unité dans le déchaînement de la violence aveugle.

- <<Méphistophélès

Eh bien, docteur, que me veux-tu ?

Voyons ; parle ! ... Te fais-je peur ?

Faust

Non.

Méphistophélès

Doutes-tu de ma puissance ?

Faust

Peut-être !

Méphistophélès

Mets-la donc à l'épreuve !

Faust

Va-t'en !

Méphistophélès

Fi ! c'est là ta reconnaissance !

Apprends de moi qu'avec Satan

L'on en doit user d'autre sorte,

Et qu'il n'était pas besoin

De l'appeler de si loin

Pour le mettre ensuite à la porte !

Faust

Et que peux-tu pour moi ?

Méphistophélès

Tout, tout ! Mais dis-moi d'abord

Ce que tu veux : est-ce de l'or ?

Faust

Que ferais-je de la richesse ?

Méphistophélès

Bien ! je vois où le bât te blesse !

Tu veux la gloire ?

Faust

Plus encor !

Méphistophélès

La puissance ?

Faust

Non ! je veux un trésor

Qui les contient tous !... je veux la jeunesse !

A moi les plaisirs,

Les jeunes maîtresses !

A moi leurs caresses !

A moi leurs désirs !

A moi l'énergie

Des instincts puissants,

Et la folle orgie

Du coeur et des sens !

Ardente jenuesse,

A moi tes désirs !

A moi ton ivresse!

A moi tes plaisirs...

Méphistophélès

Fort bien ! je puis contenter ton caprice.

Faust

Et que te donnerai-je en retour ?

Méphistophélès

Presque rien :

Ici, je suis à ton service,

Mais là-bas tu seras au mien.

Faust

Là-bas !...

Méphistophélès

Là-bas.

(Gounod, "Faust", Acte I, Scène II, livret de Jules Barbier et Michel Carré)>>.

(j) Connaître le monde, tel qu'il est, et non pas comme cela nous conviendrait qu'il soit, c'est résister à la tentation de lui donner un sens à tout prix. C'est généralement à cela que sert la notion de Dieu, quitte à ce que ce sens unique postulé reste un mystère.

(k) Dans ce cas, on impose au monde un double. Puis on délaisse le monde réel, trop décevant, au profit du double qu'on lui a inventé.

- <<Mais poussons encore plus loin, et voyons dans la Passion de notre Sauveur tous les motifs particuliers que nous avons de nous détacher de la créature. Il faut donc savoir, Chrétiens, qu'il y a dans la créature un principe de malignité qui a fait dire à saint Jean, non seulement que le monde est malin, mais qu'il n'est autre chose que malignité. Mais, pour haïr davantage ce monde malin et rompre les liens qui nous y attachent, il n'y a rien, à mon avis, de plus efficace que de lui voir répandre contre le Sauveur toute sa malice et tout son venin. Venez donc connaître le monde en la Passion de Jésus ; venez voir ce qu'il faut attendre de l'amitié, de la haine, de l'indifférence des hommes ; de leur prudence, de leur imprudence ; de leurs vertus, de leurs vices, de leur appui, de leur abandon ; de leur probité et de leur injustice. Tout est changeant, tout est infidèle, tout se tourne en affliction et en croix ; et Jésus nous en est un exemple. (Jacques-Bénigne Bossuet, "Sermon sur la passion de notre seigneur", 1643)>>.

(l) Connaître le réel, c'est le prendre dans son idiotie, dans le fait que <idiotes>, il n'a pas de double, comme le rappelle Clément Rosset.

- <<Le réel est ce qui est sans double : il n'offre ni image, ni relais, ni réplique, ni répit. En quoi il constitue une <idiotie> : idiotès, idiot, signifie d'abord simple, particulier, unique, non dédoublable. Traiter de l'idiotie est évoquer le réel. Un réel lointain, car à jamais relégable dans le miroir. Un réel voisin, car toujours en vue. C'est une tentation inhérente à l'intelligence que de remplacer le réel par son double. Dans "L'île de la raison", de Marivaux, tout le monde finit par quitter ses illusions et rendre justice au réel ; tous sauf un, le philosophe. Probablement parce qu'un tel aveu suppose une vertu qu'aucun génie philosophique ne peut, à lui seul, produire ni remplacer : l'art de faire coïncider le désir et le réel, qui est la définition de l'allégresse. (Clément Rosset, "Le réel. Traité de l'idiotie").

(m) Connaître le monde, c'est résister à la tentation d'y chercher, à tout prix, des harmonies ou des correspondances.

- <<Si l'œil n'était pas lui-même de nature solaire

Comment pourrait-il voir la lumière du soleil ?

Si ne vivait pas en nous la force du Dieu

Comment le divin pourrait-il nous ravir ?

Dans la nature se trouve tout ce qui se trouve dans le sujet

Et quelque chose qui va au-delà.

Dans le sujet se trouve tout ce qui se trouve dans la nature

Et quelque chose qui va au-delà.

(Goethe)>>.

(n) L'homme doit chercher à connaître tant la nature interne que la nature externe, car il n'y a pas d'harmonie préétablie entre elles. La relation entre les deux n'est pas aussi simple que l'isomorphisme entre un macrocosme et un microcosme.

- <<L'homme ne se connaît lui-même que dans la mesure où il connaît le monde (Goethe)>>.

(o) De même, contrairement à un postulat simplificateur de Karl Marx, la nature interne de l'homme, ses sentiments, ses idées, ne sont pas le simple reflet, dans une superstructure idéelle, d'une infrastructure matérielle de la nature externe.

- <<Quelle relation y a-t-il entre nos idées sur le monde environnant et ce monde lui-même ? Notre pensée est-elle en état de connaître le monde réel ? Pouvons-nous, dans nos conceptions du monde réel, reproduire une image fidèle de la réalité ? Cette question est appelée en langage philosophique la question de l'identité de la pensée et de l'être (Friedrich Engels, "Ludwig Feuerbach"). Les matérialistes affirment : oui ! Nous pouvons connaître le monde, et les idées que nous nous faisons de ce monde sont de plus en plus justes, puisque nous pouvons l'étudier à l'aide des sciences, que celles-ci nous prouvent continuellement par l'expérience que les choses qui nous entourent ont bien une réalité qui leur est propre, indépendante de nous, et que ces choses, les hommes peuvent déjà en partie les reproduire, les créer artificiellement. Pour nous résumer, nous dirons donc que les matérialistes, devant le problème fondamental de la philosophie, affirment : Que c'est la matière qui produit l'esprit et que, scientifiquement, on n'a jamais vu d'esprit sans matière. Que la matière existe en dehors de tout esprit et qu'elle n'a pas besoin de l'esprit pour exister, ayant une existence qui lui est particulière, et que, par conséquent, contrairement à ce que disent les idéalistes, ce ne sont pas nos idées qui créent les choses, mais, au contraire, ce sont les choses qui nous donnent nos idées. Que nous sommes capables de connaître le monde, que les idées que nous nous faisons de la matière et du monde sont de plus en plus justes, puisque, à l'aide des sciences, nous pouvons préciser ce que nous connaissons déjà et découvrir ce que nous ignorons. (Georges Politzer, "Principes élémentaires de philosophie")>>.

(p) Connaître le monde suppose un dialogue des savoirs spécialisés, un décloisonnement des disciplines, plus qu'une interdisciplinarité, la mise en oeuvre d'une véritable transdisciplinarité.

- <<Pour les cultures orientales comme pour les civilisations dites "traditionnelles", jadis appelées primitives ou archaïques, l'unité de la connaissance est une évidence : les principes qui fondent la religion, l'art, la médecine, sont référés les uns aux autres en un réseau de correspondances. L'Occident quant à lui a fait, depuis plus de deux siècles, du savoir disciplinaire la condition même de la scientificité et de toute approche du réel. Délimiter les objets de la connaissance et forger des concepts appropriés à les saisir : tel a été l'effort essentiel de la constitution du savoir en Europe. Et pourtant, en Occident aussi, de manière constante et récurrente, le dialogue des disciplines en vue de l'unité de la connaissance a constitué une visée, voire un idéal revendiqué au cours des siècles par des penseurs parmi les plus célèbres. Au niveau des individus comme à celui des sociétés et des civilisations, tout mouvement dominant est suivi, voire accompagné, de façon plus ou moins manifeste, par un mouvement inverse, qui finit par s'imposer à son tour quand l'heure est venue. Ainsi, l'effort pour diviser les domaines du savoir, pour isoler chaque objet et chaque plan de l'investigation par rapport à tous les autres a été accompagné, de manière souvent souterraine, par une tendance inverse, celle qui a cherché à envisager le lien entre les différents plans de la connaissance et aussi entre les diverses modalités de l'acte de connaître. (Christine Maillard, "Dialogue des disciplines et unité de la connaissance en Occident", in revue "Le Dialogue", 1996)>>.

(q) Connaître le monde n'est pas seulement le caprice faustien des universitaires et des chercheurs. La liberté de recherche est un droit inaliénable, comme la liberté de pensée et de parole. Bernard Palissy et Jean-Pierre Petit sont libres de faire les recherches qui les motivent. Mais ces chercheurs résolus savent se contenter des moyens du bord ou de ceux que leur fournissent des personnes intéressées.

(r) La recherche publique est financée par le citoyen contribuable. Ce dernier est en droit d'exiger que la recherche se fasse au service d'un développement durable, non pas seulement de son pays, mais de toute l'humanité.

- <<Doit-on connaître le monde différemment selon que la société veuille atteindre un développement durable plutôt que des objectifs plus classiques comme le progrès économique et social ou l'indépendance nationale ? La réponse est positive dans la mesure où le projet de développement durable représente un défi pour la production de connaissances (Jollivet, 2001) :

la relation d'intégration est sa grande affaire tandis que la science moderne s'est faite principalement analytique en se donnant pour principe de démultiplier la décomposition des objets globaux en objets étroitement définis donnant lieu à des savoirs spécialisés (Stengers, 1998). Pour le développement durable, il faut inventer d'autres moyens complémentaires de connaissance permettant d'appréhender des éléments en interactions complexes dans un contexte défini. La modélisation en est un des outils. Mais puisqu'on n'est plus dans le champ des questions qui peuvent être examinées à l'intérieur d'un seul champ disciplinaire, on débouche sur le problème classique de l'analyse de systèmes en contexte interdisciplinaire : en traitant les modèles comme des images vraies du réel, les conceptions positivistes de la science avaient l'avantage d'autoriser l'emboîtement, sans solution de continuité, des modèles les uns aux autres, de la même manière qu'on supposait que les différents compartiments du réel, découpés dans le réel comme ils l'étaient dans les modèles de connaissance, étaient eux-mêmes emboîtés. Dès lors que ces conceptions positivistes ne sont plus recevables en toute généralité, tout en gardant certains domaines de pertinence, il n'est plus possible d'attendre d'un grand modèle intégrateur qu'il combine aisément les apports des modèles disciplinaires, à la manière de l'agencement des pièces d'un moteur (Godard, 1997b). C'est pour cette raison qu'il est important de suivre de près l'aventure de ce qu'on appelle aujourd'hui les 'modèles intégrés' dans des domaines comme celui de l'étude des phénomènes climatiques (Dowlatabadi and Morgan, 1993). Ces modèles cherchent en effet à articuler les dynamiques économiques, les dynamiques territoriales et les échanges physiques avec l'atmosphère, les océans et la biomasse, dans le but de mieux appréhender les évolutions possibles du climat de la planète. Ils impliquent donc de basculer d'une sémantique propre aux disciplines sociales où il y a des valeurs morales, des intentions, des préférences, des utilités, des conflits de pouvoirs, des projets, à une sémantique propre aux sciences de la nature (flux énergétiques, devenir de populations, cycles physico-chimiques, etc.). Ils impliquent aussi de repérer avec précision les incertitudes incorporées dans chaque savoir et de tracer leur devenir dans cette circulation transdisciplinaire : sont-elles cumulatives, multiplicatives ? Se neutralisent-elles ? (Site Courrier de la Planète, Olivier Godard, Ecole polytechnique, Paris, "Connaître différemment le monde", Intégration scientifique)>>.

(s) Dans les références d'usage de la locution <connaître le monde>, sur Internet par exemple, il s'agit plus souvent de <connaître le monde de...>, c'est-à-dire une particularité, une discipline, un sport, un milieu social, une pratique culinaire ou une région, que de chercher à déchiffrer la globalité.

(t) Dans un autre usage, assez courant, <connaître le monde>, c'est commencer à se méfier des hommes.

- << Et notre bon père était tout attendri, tenant la lettre, et s'arrêtant avec complaisance, quand notre mère parlait, lui qui n'en fait pas toujours autant. Et puis quand Edmond marquait comme il comptait de s'y prendre, notre père a dit à son aîné : "Mon ami, ton frère a de l'esprit, et je vois qu'il commence à bien connaître le monde, et je suis bien content de ses sentiments et de son coeur, et surtout de ce qu'il marque qu'il ne veut plus revoir cette jolie fille qu'avec son frère Bertrand." Nos deux frères reçurent ensuite les avis de notre père, sur la manière dont ils devaient se comporter, et il leur enjoignit surtout de se conformer en tout à ce que leur dirait Edmond : "Car il est votre aîné à vous deux." (Nicolas Edme Rétif de la Bretonne, "La Paysanne pervertie", 1784, Partie II, Lettre XXV, Fanchon à Ursule)>>.

(u) Connaître le monde suppose la volonté pratique de permettre à tous les humains d'y vivre durablement, très durablement, fusse par la conquête de l'espace, quand la Terre et le Soleil ne seront plus un support et une source d'énergie durables. Dans cette perspective, le projet de survie collective et le projet d'intelligibilité peuvent coïncider.

(v) Voir Connaissance métaphorique. Génération humaine. Mise en valeur mutuelle.

(w) Lire "Géologie Politique". Travail Narration".

Nota Bene. Les mots en gras sont tous définis sur le cédérom encyclopédique.

Clivage des représentations

(A) Généralités.

(a) Le clivage des représentations est un processus dynamique qui se constate à toutes les échelles, des instances psychiques de l'individu à l'humanité, en passant par le groupe, l'institution, la société et la civilisation. Bien sûr, le clivage est d'autant plus net qu'il concerne deux représentations contradictoires, portant sur le même objet, au sein d'un seul individu. Mais, tous ces clivages emboîtés se favorisent mutuellement. L'expression <clivage des représentations> est construite en référence au clivage du Moi qui explique le fétichisme. Elle fait aussi allusion au clivage de la pulsion, qui détermine une dualité entre une tendance agressive et un courant ou une tendance tendre. Il y a un net clivage des représentations (et des pulsions) quand on porte de l'amour et de la haine au même objet libidinal.

- <<Aimer d'un amour humain, c'est pouvoir passer de l'amour à la haine, tandis que l'amour divin est immuable. (Comte Lev Tolstoï, "Guerre et Paix")>>.

(b) Un exemple simple de clivage des représentations réside dans le fait, très courant, que nous formulions des propositions en contradiction flagrante avec d'autres propositions, parfois formulées le même jour, dans un autre contexte. Pour un élève, dans le système de l'enseignement, il suffit parfois de changer de professeur et de salle de cours pour qu'une représentation se désactive et qu'une autre (contradictoire) apparaisse.

(c) Assistant en Sciences Economiques, à l'Université Lyon II (mon curriculum est dans le texte intitulé "Hubert Houdoy"), je trouvais souvent des copies dans lesquelles les étudiants commençaient par : <De tous temps, les hommes se sont posé la question du rapport qualité / prix> ou d'autres banalités de ce style. Par une telle formule, ces étudiants semblaient supposer que l'Homme de Néandertal achetait sa flute de pain et son <kil de rouge> tous les matins chez l'épicier du coin, qu'il comparait prix et qualité avec ceux du Bougnat de la rue voisine et ceux du Chinois de la place du Peuple. Bien sûr, à titre de comparaison, il gardait sur son calepin le souvenir des cours pratiqués chez tous les "dépanneurs" de la rue Sainte-Catherine, à Montréal.

(d) Lors de la remise des corrections, je leur faisais remarquer que leur copie semblait ignorer les nombreux enseignements d'Histoire qu'ils avaient eu au cours de leurs études primaires et secondaires. C'était chaque fois l'occasion d'une utile réflexion sur la mémoire, sur la discontinuité de la conscience et sur le clivage de nos représentations. Je leur avouais qu'il m'arrivait de dire "Je t'adore", malgré ma critique habituelle de tout fétichisme ; ou de dire "Dieu merci !", malgré mon athéisme ou mon agnosticisme foncier. Car tous les clivages ne sont pas catastrophiques.

(e) Voir Désir. Tendresse. Agressivité.

(f) Lire "Geologie Politique". "Production Appropriation". "Réalité Représentations". "Seigneurs Marchands". "Villes Corporations". "Cycle Robinson". "Initier Méditation". "Oedipe Fatalite". "Trois Niveaux".

(B) Histoire.

(a) Un tel clivage des représentations apparaît quand, en 1471, Louis XI déclare nobles tous les possesseurs de fiefs. Cette transformation du fief est symboliquement considérable. Elle fait disparaître la hiérarchie des guerriers qui est le principe de la tenure féodale. Jusqu'à cette date, la distribution du royaume en domaines, selon le principe récursif de la délégation du suzerain au seigneur et du seigneur au vassal, marquait l'unité symbolique du territoire des Francs. Cette hiérarchie faisait du royaume une totalité dans l'imaginaire. L'hommage du vassal au suzerain définissait une hiérarchie. Il assurait une totalisation symbolique et sociale du royaume. De génération humaine en génération humaine, cet ordre était perpétué par l'hérédité du fief. D'où le mythe d'un ordre éternel, transcendant, idéaliste.

(b) La pratique de la vénalité des fiefs, pour la redorure des blasons, est une dérive locale, accidentelle. C'est un coup de canif dans le principe de la transmission héréditaire, entre gens de sang bleu. Mais cette entorse au règlement normal n'abolit pas l'affirmation du principe. En théorie, la domination du sang bleu sur le sang impur est toujours affirmée. En pratique, le riche bourgeois commence à marier sa fille à un seigneur trop endetté. Le marchand opulent se réjouit de voir ses petits-enfants donzeaux à leur naissance. Par contre, l'anoblissement des possesseurs de fiefs contredit le principe même du système. Car ce décret émane du roi, qui est le sommet de la pyramide féodale, le garant du système et la cheville ouvrière de l'articulation entre le royaume et la Chrétienté.

(c) Plus tard, en exigeant quatre quartiers de noblesse, la réaction nobiliaire tentera de réaffirmer la pureté de ce principe. Mais ce sera déjà trop tard, du moins pour la France.

(d) Pourtant, en 1471, sous Louis XI, le décret royal ne fait pas disparaître le principe de la tenure, ni celui de l'élévation de la noblesse. On affirme et on nie le principe, en même temps. C'est un clivage des représentations.

(e) Cette manière de dire une chose et son contraire est à rapprocher d'un juron comme Palsembleu. L'emploi de ce mot profère le blasphème <Par le Sang de Dieu>, sans le prophérer et tout en le proférant.

(f) Or le décret royal et le juron nobiliaire ne sont pas sans liens symboliques. Car Palsembleu est aussi une manière de jurer <Par le sang bleu> de la noblesse féodale. Ce faisant, le jureur remplace Dieu, principe fondateur imaginaire de la Chrétienté bicéphale (la pape et l'empereur selon la théorie des deux glaives), par la violence concrète et la domination pratique des guerriers. Il n'y a pas là de quoi rassurer son chapelain, ni le confesseur de sa dame.

(g) La dualité s'introduit par l'ambiguïté. A côté de l'élévation par le sang bleu, se développe un enrichissement par le négoce ou la finance.

(h) Pendant longtemps, personne n'est en mesure de dégager les principes du nouveau système.

(i) Il faudra attendre la Révolution Française pour poser et proclamer un nouveau principe : la propriété privée. Ce nouveau principe sera cohérent, mais il sera non-pertinent. Idem pour la propriété collective.

(j) En attendant, les fiefs sont maintenus, les enclosures sont périodiquement condamnées, les banquiers régulièrement brûlés (Templiers), condamnés (Jacques Cœur) ou chassés (Juifs, Lombards). Mais le système féodal et chrétien a perdu la représentation de sa totalité. Sa réalité apparente, son effet de réalité, son effet de nécessité s'estompent ou s'effondrent dans les esprits. Localement, c'est le Tchernobyl de la Chrétienté, dans sa dimension guerrière.

(k) Dans cette période troublée, la perte de l'unité du discours et de la totalité des institutions provoque une tendance au fétichisme. Le fétiche (la monnaie) remplace le tout (la structure pyramidale).

(l) C'est dans ce contexte que la bourgeoisie des marchands va trouver à se développer "dans les pores d'une société" qui, a priori, ne lui reconnaît aucune place.

(m) Nous savons l'importance que prendront les biens de luxe, vendus aux seigneurs, dans cette ascension de la bourgeoisie et cet endettement chronique de la noblesse. Outils du prestige, les biens de luxe sont les moyens du spectacle social et de la représentation (mise en scène) politique.

(n) Le fétichisme organise un spectacle. Il se superpose à la réalité apparente pour la remplacer. Le réel a un double, le fétiche.

(o) D'où le progrès des représentations picturale (perspective), sculpturale et architecturale pendant la Renaissance. Le fétichiste préfère le signe de la totalité imaginaire à la globalité réelle de l'objet de son désir. Par une relation de métonymie, il reporte sur une partie (détail, indice, image) son attachement pour le global impensable.

- <<La plupart des théoriciens s'entendent pour dire que l'organisation limite de la personnalité opère selon un mode de fonctionnement anaclitique. L'angoisse d'abandon caractérise ainsi la dynamique relationnelle propre aux états-limites (Bergeret, 1995 ; Cormier, 1962, 1971 ; Green, 1990 ; Kernberg, 1967 ; Lavoie, 1998). Les états-limites se situent ainsi dans un registre pré-œdipien. En effet, une épreuve de réalité primaire leur permet d'admettre la séparation sujet-objet

(bien que cette admission leur soit intolérable), mais l'impossibilité de la triangulation va de pair avec l'intolérance de l'ambivalence ; le clivage des représentations d'objet et de soi se voit donc maintenu. Dès lors, la constance affective de l'objet demeure hors d'atteinte ; la perception de l'objet oscille entre deux extrêmes : tantôt il est totalement bon, aimant et dévoué, tantôt il est totalement mauvais, persécuteur, sadique. Conséquemment, la fonction symbolique chez

l'individu état-limite se trouve fortement réduite, voire inopérante ; il lui est impossible de se représenter le monde et lui-même sous l'égide d'une épreuve de réalité intégrée (n'étant pas soumise aux oscillations dramatiques du clivage). La personnalité de l'état-limite s'organise autour d'une déficience narcissique, d'une faiblesse du moi. Les instances idéales archaïques jouent un rôle de prime importance. Elles n'ont pas pu se transformer en des instances saines et matures qui,

par la suite, viendront définir un moi intégré. Ces instances archaïques assurent plutôt un rôle de protection contre une position de dépendance intolérable. Sous le soi grandiose se trouve pourtant un moi faible et vide qui induit des passages à l'acte massifs de la part de l'individu état-limite afin de combattre cette perception. La sphère relationnelle de celui-ci se voit particulièrement perturbée. L'avidité orale de l'individu état-limite le fait constamment rechercher la présence de l'autre. ("Psychiatrie & Violence", F. Malingrey, "La dynamique jalouse : déséquilibre entre le désir et l'avoir", document du web)>>.

(p) Le fétichisme de la totalité maintien le souvenir d'une puissance imaginaire, fantasmatique, que la réalité quotidienne ne montre pas. Il affirme et nie simultanément la puissance phallique. C'est la définition du déni et l'origine du clivage du moi.

(q) Le fétichisme économique remplace le fétichisme chrétien (le Corps du Christ) et le fétichisme féodal (le corps du roi). Il reporte le symbole unificateur de la puissance sur un objet partiel et détachable : la monnaie. Elle est à la fois puissance et fertilité.

(r) L'argent donne le pouvoir (vénalité des charges et des fiefs). L'argent fait des petits (usure, taux d'intérêt). Le fétichisme de la monnaie reporte sur celle-ci la fascination pour la totalité de la richesse, le produit net, dont la théorie est absente pour longtemps encore.

(s) Forme d'avarice collective, le mercantilisme bullioniste de l'époque assimile l'excédent de la balance commerciale, l'augmentation du stock d'or, avec la richesse du royaume. Telle est la mutation de la fin du Moyen Age, le passage, encore ambiguë, à une société dualiste.

(t) Mais ce clivage des représentations s'applique aussi au fétichisme privé, celui dont Sigmund Freud donnera la définition. Il a trait à la question du pénis de la femme, à l'image de la mère phallique. Mais ceci est une autre histoire...

(u) Voir Capitulations de Santa Fe. Hiérarchies des travaux agricoles. Rébellion de Francisco Roldan. Vacher.

(C) Division politique du travail.

(a) La question du pouvoir créateur (d'où viennent les enfants, d'où vient le monde, que faisait Dieu avant La Création) est à la base des trois ordres politiques. Il y a :

- la question infantile (d'où viennent les enfants ?) à laquelle chacun doit répondre ;

- la question adulte (d'où vient le monde ?) à laquelle répondent les prêtres, détenteurs et seuls détenteurs de la vérité.

(b) Les deux questions sont liées par une régression infinie de la même question :

- D'où viens-je ? De mes parents.

- D'où viennent mes parents ? De leurs parents.

- D'où viennent les premiers parents (Adam et Eve) ? De La Création divine.

- D'où vient que Dieu a opéré La Création ? Pour donner du sens à un chaos qui n'en avait pas du tout (absurde) ou de trop nombreux (incompatibles).

(c) C'est bien le même pouvoir, magique, de produire quelque chose à partir de rien, qui est implicite dans toutes les questions. A partir de la réponse à la dernière question, le pouvoir divin, comme réponse absolue, re-traverse toute la série des questions, en sens inverse.

(D) Délégation.

(a) Toute conception est une création déléguée.

(b) Les parents héritent du pouvoir divin de créer à partir de rien. (Et moi, est-ce que je l'aurais ce pouvoir ? Je me sens si petit).

(c) Il y a donc un lien indissoluble, une continuité imaginaire, entre le mystère de la Création (Dieu invisible a créé le monde visible) et les mystères de la conception (d'où viennent les enfants ?, de quoi procède la Richesse des Nations ?, comment sont conçus les produits ?, d'où vient l'œuvre d'art ?).

(d) Voir Mystique. Mysticisme.

(E) Héritage.

(a) Délégation, héritage, continuité sont les maîtres mots du pouvoir dans les sociétés de la tradition.

(b) La question du pouvoir sur les hommes est identique. Dieu crée le monde. Sur le Sinaï, il parle aux prêtres, qui sont ses délégués. Les prêtres éduquent et justifient les guerriers. Les guerriers commandent aux producteurs.

(c) On est toujours dans la série. Une logique de domination (par la violence) et d'héritage (par la naissance) produit des échelles hiérarchiques et des lignées de succession.

(d) Avec le développement historique de la science et la complexification de l'organisation sociale, surtout au XIX ème siècle, les réponses aux questions tendent à se séparer. La science ne parle pas de création par un Dieu. Elle n'admet pas l'idée d'une génération spontanée. Elle pose, comme principe, que rien ne se perd et que rien ne se crée.

(e) La question du pouvoir créateur devient donc ambiguë. Notre discours spontané (remémoration automatique) en est rempli, tandis que nos postulats scientifiques l'excluent catégoriquement. Perpétuation du clivage, parfois à l'intérieur de la science. On refuse l'explication. Mais on adopte les formules mathématiques, pour leur productivité magique.

(F) Historicité de la psychanalyse.

(a) Dans ce contexte d'évolution des représentations, il n'est pas surprenant que la psychanalyse historique soit apparue au début du XX ème siècle. Elle exprime des questions nouvelles.

(b) Les contradictions internes du système de représentations perturbent le développement et l'intériorisation de ces représentations dans le psychisme enfantin. Qu'est-ce que le phallus ? La femme l'a-t-elle ou pas ? Car l'inconscient n'est pas capable de distinguer des niveaux d'organisation. Il finit toujours par tout relier, par association ou déplacement. Et il condense les représentations. En somme, le clivage des représentations dans la société favorise le clivage du Moi chez l'individu.

(c) Tous les clivages se renforcent mutuellement.

(d) Ils accentuent un besoin de totalité. Car le clivage résulte d'un idéal pathologique. Il naît de l'idéal d'une totalité, pure image, à jamais impossible dans la réalité.

(G) Clivage et jeu.

(a) Implication. Le clivage des représentation est une faiblesse, une paille, une fissure, une lézarde ou un talon d'Achille pour tout espoir ou pour tout projet concret d'instauration d'une totalité.

(b) Dialectique. Le clivage des représentation est une des contradictions qui font évoluer tous les systèmes familiaux, sociaux, économiques et politiques. Pour Karl Marx, disciple de Hegel, l'étude des contradictions était au coeur de la méthode qu'il a mis en oeuvre dans la rédaction du "Capital" (ouvrage très largement inachevé à sa mort et encore depuis). Mais il n'a pas deviné le rôle que jouait l'existence de l'inconscient dans cette contradiction entre les représentations des individus. Pour lui, ce clivage ou cette aliénation ne naissait que dans certaines conditions sociales déterminées, conditions que le Communisme final, (pas l'URSS qu'il ne pouvait imaginer, tant elle était contraire à sa vision) ferait disparaître ipso facto.

(c) Emergence. Le clivage des représentation vient d'abord de ce que les représentations conscientes, élaborées, délibérées et raisonnées, émergent d'un fond d'inconscience. Si la résultante de ce fond change (et c'est inéluctable dans un chaos structurant et dynamique), l'émergence de telle ou telle représentation n'opère plus.

(d) Constat improbable. L'individu ne prend pas forcément conscience de ce qu'il n'a plus telle représentation qui l'habitait, parfois, épisodiquement, jadis. Il faut parfois la relecture d'écrits anciens (deux conditions à satisfaire : d'abord écrire, puis relire) ou le miroir tendu par les remarques des autres pour que s'effectue une prise de concience de cette transformation. Si bien qu'une évolution des représentation se réalise très spontanément dans la société, puisqu'elle opère en chaque individu.

(e) Le clivage des représentations introduit un jeu (bancal et non pas ludique), une lacune dans le système des représentation de tout ce qui se voudrait une totalité. C'est la paille dans l'acier, cachée dans ce qui paraît le plus solide.

(f) Ce jeu (déséquilibre) peut introduire des degrés de liberté dans le comportement et dans le calcul des agents. D'où des stratégies différenciées des acteurs sociaux. Karl Marx parlera de nécessaire ou d'inéluctable lutte des classes. Les auteurs contemporains théoriseront ces stratégies dans le cadre de la Théorie des Jeux.

(g) Un effet direct de ces stratégies différenciées permet le développement de représentations simultanées et contradictoires.

- Un marchand, enrichi dans le commerce de biens de luxe (soie, épices), devient un notable bourgeois. Membre de la jurande de sa commune, il marie sa fille au fils d'un noble appauvri. Notre homme est persuadé que la dot qu'il verse pour le mariage de sa fille est le prix d'achat d'un bien foncier à la propriété privée duquel il accède, même si c'est au bénéfice de ses petits-enfants, encore à naître. Dans sa stratégie propre, ce mariage est une réussite totale.

- Le seigneur, son fils, leur suzerain et jusqu'au roi, tous les nobles pensent autrement. Sûrs de leur sang bleu, de la permanence éternelle de leur domination politique sur le royaume, ils ne raisonnent qu'en termes de lignage, de filiation patrilinéaire et de tenure féodale. Ils "tiennent" la terre en tant que membres de l'ordre symbolique des Guerriers. La fille du bourgeois n'est qu'une femme. Et, Aristote vous le confirmera si besoin est, la femme n'est qu'un vase. Le fief n'est pas tombé en quenouille. Ce mariage n'est qu'une péripétie, sans conséquence dommageable.

- Ainsi s'explique la contradiction suivante. Le principe de la propriété privé des terres ne date que de la Révolution française, nommément, de l'abolition des privilèges, lors de la Nuit du 4 août. Pourtant, la locution <propriété privée> était déjà utilisée par la noblesse de robe dans des arbitrages ou des jugements, dès l'époque monarchique, sous l'Ancien Régime.

- <<Ce qui a été commencé nous ôte l'initiative de l'agir et les faits accomplis que le commencement a crées s'accumulent pour devenir la loi de sa continuation. (Hans Jonas, "Le Principe Responsabilité. Une éthique pour la civilisation technologique" (Flammarion, Paris, 1995)>>.

(h) Au sein des contradictions de la domination, la stratégie de la séduction marchande (à laquelle peut s'ajouter la séduction féminine de la fille du marchand) est si forte que le Tribunal d'Inquisition auraît du brûler le pape, les cardinaux et les chanoines, pour éviter la diffusion du prêt à intérêt au sein de la Chrétienté.

(i) Un sens à tout prix. Il y a de quoi rendre paranoïaques tous les intégristes. Mais plus le besoin de totalité se fait sentir (vouloir faire sens à tout prix), plus les représentations sont enclines au clivage.

(j) Voir Le Soleillant. Verrières-en-Forez.

(H) Les clivages de la Science.

(a) La Physique ne connaît pas de véritable clivage. Mais sur le front de l'exploration, les recherches se font selon des lignes différentes, en particulier en vue de la grande unification. C'est aussi le cas pour l'interprétation des distances des supernovas de type Ia, utilisées comme des chandelles cosmologiques. Certains croient dur comme fer à l'accélération de l'expansion et donc à l'existence d'une énergie sombre. D'autres, sans remettre en cause l'expansion de l'Univers, doutent que les SNIa soient de bonnes chandelles de référence.

(b) Il reste qu'il est anormal que certaines voies de recherche soient abandonnées, suite à des manoeuvres d'intimidation ou suite à des refus de crédits de recherche. Seule l'expérience cruciale, quand elle est enfin possible, doit être le critère de partage (dans tous les sens du terme), au sein de la Science. Les crédits de la théorie des cordes ne peuvent pas se justifier par l'imminence de l'épreuve cruciale à son sujet.

(c) Il en va tout autrement dans ce qui devrait être la Science sociale.

(d) L'existence même de l'Economie Politique, de la Sociologie et de la Psychologie, plus ou moins contestée par la Psychanalyse, comme autant de disciplines autonomes, est révélatrice d'un clivage des représentations dans ce champ de la recherche ou (faut-il le dire ainsi ?) des croyances.

(e) La solution n'est pas dans le choix d'un point de vue unique (l'individualisme méthodologique des économistes ou le holisme des sociologues), pour rejeter les tenants du ou des autres postulats dans la géhenne, avec les alchimistes et les phlogisticiens d'hier.

(f) La seule manière de ne pas faire passer la Science pour ce qu'elle n'est pas (un discours de vérité), c'est de mettre noir sur blanc ses postulats implicites. C'est de reconnaître qu'ils sont et restent des hypothèses indémontrables. A commencer par la conservation de l'énergie et, plus encore, par le principe de la logique d'identité. La rationnalité de l'Univers est loin d'être une certitude, même si c'est une hypothèse intéressante.

- <<Mais on peut aussi saper l'argumentation du pape en acceptant l'idée que, oui, la raison humaine est un produit de l'irrationalité du monde (ou plutôt de son a-rationalité), d'autant plus précieuse et admirable qu'elle est fragile et que son efficacité, toute relative, n'est jamais garantie d'avance. (Jean-Marc Lévy-Leblond, "Ratzinger et le rationnel", Chronique, in La Recherche, mai 2008, page 101)>>.

(f) Avec un tel constat réaliste, la seule méthode est l'application de la logique floue au sein de la Science elle-même. Une expérience, quand elle est possible, ne tranche pas définitivement entre deux hypothèses ou théories. En termes d'analyse bayésienne, elle provoque une réaffectation des probabilités des causes entre les explications combinables.

(g) On s'oriente alors vers une recherche scientifique digne de ce nom, à savoir, un projet d'intelligibilité de la globalité. Même renforcée par de très nombreuses expériences cruciales, une théorie reste définitivement une conjecture. La Science ne dit jamais la vérité.

(h) Mais, parmi toutes les conjectures possibles dont on lui demande d'assurer le financement, le citoyen peut préférer celles qui naissent au sein d'une problématique de développement durable, pour toute l'humanité, jusque et y compris par une exploration de l'espace lointain, par et pour des générations humaines encore à venir, de nos descendants. Ce qui suppose que nous leur laissions de l'énergie et une Terre vivable.

(i) La compréhension de la totalité, sous la forme d'une vérité, relève du dogme. Ce n'est pas le projet de la Science.

(I) Références d'usage de la locution.

(a) Toute dynamique de groupe provoque un clivage des représentations de chaque membre.

- <<En raison de la pluralité et des effets qu'elle produit, les membres du groupe mettent en place par tacite consentement et à l'insu de chacun des formations et des processus psychiques communs : des mécanismes de défense conjoints et communs, des objets identificatoires d'urgence partagés, un certain renoncement mutuel à la réalisation directe des buts pulsionnels. Il en résulte un agencement inconscient de zones psychiques où le lien est possible. Je précise : dès les tout

premiers instants de la vie des groupes, le refoulement, le déni ou le clivage des représentations dangereuses produisent de l'inconscient. Ces mécanismes de défense co-construits forment le principe des alliances inconscientes. Les contenus inconscients de ces alliances font retour dans le groupe, selon les voies propres à chacun mais aussi à travers les modalités groupales des transferts et du travail associatif. (René Kaës, "La consistance psychanalytique du travail psychanalytique en situation de groupe")>>.

(b) Un prisonnier projette son agressivité à l'égard du système pénitenciaire sur le médecin de la prison, d'où une forte défiance. Mais, dans le même temps, il a besoin de son aide, de son écoute et de lui faire confiance.

- <<Il sera aussi question du dentiste : Damien n'a plus de denture supérieure. La perte de ses dents, "c'est la came, et puis on me les a arrachées en prison". Il envisage de demander un appareil mais attend pour cela son transfert en centre de détention ou en centrale parce que la rumeur dans l'établissement où il est actuellement présente les dentistes comme des bouchers. L'ambivalence à l'égard de son traitement pour le VIH témoigne du clivage des représentations attachée au système de soins. Damien suit pendant un à deux mois sa trithérapie puis il arrête. Il évoque à la fois son intolérance aux médicaments (fatigue, nausées, diarrhées) et sa méfiance à l'égard du médical. "Je n'ai pas confiance dans la science. Je ne crois pas à la médecine. C'est eux qui ont apporté la maladie à force de faire des tests". Ainsi, la médecine ne soigne pas, elle rend malade, comme son traitement le rend malade. Pourtant, c'est auprès des médecins, de certains médecins que Damien trouve un étayage essentiel dans cette période de sa vie. "Moralement, le médecin m'aide beaucoup, le fait de parler avec elle. C'est quelqu'un d'extérieur à l'administration pénitentiaire, ça me fait du bien. Etre écouté, c'est beaucoup". ("Sida et Santé : représentations et pratiques des personnes incarcérées : être séropositif et incarcéré", document du web)>>.

Nota Bene. Les mots en gras sont tous définis sur le cédérom encyclopédique.